Le Talamasca, un ordre discret, dont les membres, parmi lesquels beaucoup possèdent eux-même quelque pouvoir, se consacrent à l'étude de phénomènes paranormaux, sans jamais intervenir de quelque façon que ce soit. Témoins et gardiens. La création de l'organisation remonterait en l'an 758... et depuis, des témoignages et documents auraient été réunis et rassemblés dans la grande maison-mère de Londres, un gigantesque édifice du XVI siècle, ainsi que dans les différentes maisons mère érigées en tous pays.

Des procès, des écrits traitant, en autres, de cas de sorcellerie, télékinésie, apparitions fantomatiques ou vampiriques, spiritisme, réincarnations. Des objets sont souvent associés à ces études, et sont conservés dans les caves, dont certaines ne sont ouvertes qu'aux membres les plus anciens de l'ordre.

Les membres de Talamasca vivent et opèrent dans la plus grande discrétion, un certain nombre de règles étant de rigueur. Il est interdit de faire mention publique de l'existence de l'ordre, et, bien évidemment, d'écrire quoi que ce soit à son sujet, ou au sujet des expériences vécues en dehors des murs d'une maison-mère. Après un " stage " de deux ans, pendant lesquels les nouveaux sont appelés novices et doivent rester à exécuter des travaux internes ne mettant pas leur vie en danger, il leur est permis de parcourir le monde, accompagnés d'autres anciens, afin d'exécuter des missions bien précises. Au fils des ans, le savoir et l'expérience accumulés permettent d'avoir accès aux plus grands secrets de Talamasca.

Les membres peuvent quitter l'ordre, étant toujours tenus par les promesses faites au début de leur noviciat, mais, parfois, être chassés pour un manquement grave au règlement, à la sécurité ou au silence, piliers sur lesquels reposent la tranquillité et les possibilités d'actions de Talamasca.

Une grande amitié fraternelle les réunis tous et, ceux qui le désirent, peuvent y rester et y résider jusqu'à la fin de leurs jours, seuls ou entourés de l'affection des autres, car la maison s'occupent de ses disciples jusqu'à leur dernier souffle.

Dans la plus grande discrétion.

" La maison-mère de Talamasca, en dehors de Londres, silencieuse dans son immense parc de chênes séculaires, avec ses toits en pente et ses immenses pelouses recouvertes d'une profonde couche de neige immaculée.

Le bel édifice de quatre étages, avec d'innombrables fenêtres à meneaux et ses cheminées qui ne cessent d'envoyer la nuit leur panache tourbillonnant de fumée. C'est un lieu plein de bibliothèques, et de parloirs lambrissés de bois sombre, de chambres aux plafonds à caissons, aux épais tapis bordeaux, de réfectoires aussi paisibles que ceux d'un ordre religieux, avec des membres qui se dédient à leur tâche comme des prêtres et des nonnes, qui sont capables de lire dans votre esprit, de voir votre aura, de prédire votre avenir en regardant la paume de votre main et de deviner à peu près qui vous avez bien pu être dans une vie antérieure.

Des sorciers? Ma foi, quelques-uns d'entre eux le sont peut-être. Mais, dans l'ensemble, ce sont simplement des érudits - des gens qui ont consacré leur vie à l'étude de l'occulte et dans toutes ses manifestations. Certains croient plus que d'autres. Par exemple, il y a tel membre dans telle maison-mère - et dans d'autres maison-mères d'Amsterdam, de Rome ou des profondeurs des marais de Louisiane - qui ont posé les yeux sur des vampires et des loups-garous, qui ont perçu les pouvoirs physiques et télékinésiques de mortels capables de mettre le feu ou de provoquer la mort à distance, qui ont parlé à des fantômes et obtenu d'eux des réponses, qui ont combattu des entités invisibles et qui ont connu face à elles la victoire - ou la défaite.

Voilà plus de mille ans que cet ordre existe. Il est plus ancien en fait, mais ses origines sont enveloppées de mystères - ou, pour être plus précis, David refuse de me les expliquer. Où le Talamasca trouve-t-il son argent? Il y a dans ses caves une vertigineuse abondance d'or et de joyaux. Ses investissements dans les grandes banques d'Europe sont légendaires. Il possède des immeubles dans toutes les ville où il a un siège, qui a eux seuls pourraient suffire à son entretien, si l'ordre ne possédait rien d'autre. Et puis il faut compter aussi avec les trésors de la réserve - peintures, statues, tapisseries, meubles et ornements anciens - tous acquis dans le cadre de divers procès d'occultisme et qui n'ont pour l'ordre aucune valeur marchande, car leur intérêt historique et scientifique dépasse de loin toutes estimation à laquelle on pourrait se risquer.

Sa bibliothèque à elle seule vaut une rançon de roi dans n'importe quelle monnaie terrestre. Il y a des manuscrits dans toutes les langues, d'Alexandrie incendiée voilà des siècles, et d'autres qui viennent des bibliothèques de Cathares martyrisés. Il existe des textes d'Égypte ancienne qui pousseraient bien des archéologues à commettre joyeusement un meurtre pour aller y jeter un coup d'œil. Il y a des textes écrits par des êtres surnaturels de plusieurs espèces connues, y compris des vampires. Il y a aussi dans ces archives des lettres et des documents écrits de ma main. "

David Talbot, une longue existence dédiée à l'ordre de Talamasca, pour essayer de comprendre le monde, d'en percer les mystères...
Après une jeunesse passée en Inde où il prend connaissance de ses pouvoirs extralucides, entre autres, il débute sa longue expérience à l'intérieur de Talamasca, après une violente aventure paranormale, à Rio, où il sera confronté avec des esprits qui se déchaîneront sur lui, invoqués par une puissante prêtresse candomblée dont il subira la malédiction. De retour à Londres, toujours sous l'emprise de la malédiction, ivre de fièvre et épuisé, subissant sans répit les assauts et les coups répétés des esprits, il sera mis en contact par sa mère, férue de spiritisme, avec les membres de l'ordre.
Ils lui ouvriront alors leurs portes, et là, David apprendra. Apprendra dans les livres, apprendra des anciens, et retournera à Rio, pour maîtriser lui-même les démons, malgré les avertissements et les mises en garde des membres de Talamasca. Ce qu'il parviendra à faire. Mais David désire plus, il veut lui aussi avoir le pouvoir de contrôler les esprits. Il réussira à convaincre la sorcière et restera un an à Rio, devenant son élève et développant ses pouvoirs.

Dès ses débuts en tant que novice, il se révèlera très loin des normes idéales: il est loin d'être le parfait candidat, il n'est pas un érudit au sens conventionnel du terme, il ne l'a jamais été, il ne le sera jamais. Et pourtant, après maintes expériences fascinantes et de longues heures d'études, il finira au grade élevé de Supérieur Général de la Maison-Mère de l'ordre de Talamasca. Mais avec tant d'amertume...
Dans une intense solitude, sentant son corps s'affaiblir et s'approcher inéluctablement de la mort, il est empli de l'impression amère, qu'il se refuse à admettre, d'avoir gâché sa vie, de n'avoir rien appris, d'être passé à côté de tout: tout ce qui était important, tout est resté mystère...

Lestat est immédiatement attiré par David, par ce gentleman Anglais qui refuse le Don Obscur, qui n'a point peur de la mort, par le raffinement exquis de son esprit... Il le suivra, le poursuivra, l'observera, le tentera sans relâche... Le désir de Lestat d'avoir pour compagnon David Talbot est indéniable. David sera, tout au long des aventures de Lestat devenu immortel, son seul véritable ami, et, lentement, au fil des conversations, l'inverse se fera. Le plaisir qu'ils ressentent à discuter et débattre de divers sujets, tournant bien souvent autour des notions du bien et du mal, le respect qu'ils éprouvent l'un pour l'autre créera un lien indestructible. Un lien si fort que David sera le seul à aider Lestat lorsque celui-ci se trouvera, pour la première fois de son immortelle vie, en réel danger.

David y laissera son corps mortel, peut-être son âme, mais pas son esprit. Et il " renaîtra " sous une nouvelle apparence, découvrant la saveur et le goût des pouvoirs et d'une immortalité qu'il n'avait pas demandés, mais qu'il sera apprécier à leur juste valeur, en fin connaisseur qu'il a toujours été. Il acceptera sa nouvelle condition avec ce flegme britannique si connu, mêlé à d' étranges sentiments: s'ouvre à lui une nouvelle existence, une longue et immortelle vie où il y a encore tant a découvrir pour son esprit avide de savoir, une nouvelle jeunesse pour son vieux corps si las.

David Talbot aurait-il fini par accepter le Don Obscur à l'orée de sa mort humaine? Telle est la seule vraie question, mais je ne le pense pas. Il aurait sûrement été trop attiré par les mystères s'ouvrant à lui, de l'autre côté du miroir...

" " - Avant le Brésil, je n'en avais guère tenu compte. En fait, c'était troublant, si parfaitement inexplicable que, quand je suis parti pour Rio, je n'y pensais plus. Pourtant, aujourd'hui j'y pense tout le temps. Je ne peux pas m'en empêcher. Et c'est pourquoi je me suis tourné vers la Bible, comme si j'allais trouver là quelque sagesse.

- Racontez-moi.

- Cela s'est passé à Paris juste avant la guerre. J'étais là avec ma mère. J'étais dans un café de la rive gauche, et je ne me rappelle même plus aujourd'hui quel café, seulement que c'était une belle journée de printemps et un moment merveilleux pour être à Paris, comme disent les chansons. Je buvais une bière en lisant les journaux anglais, et je me suis rendu compte que j'étais en train de surprendre une conversation. " Ses pensées à nouveau dérivèrent. " J'aimerais bien savoir ce qui s'est passé vraiment ", murmura-t-il.

Il se pencha en avant, prit le pique-feu dans sa main droite et attisa les bûches, projetant un panache d'étincelles sur les briques noircies. J'avais une terrible envie de le ramener à notre conversation, mais j'attendis. Il reprit enfin.

" Comme je vous le disais, j'étais dans ce café.

- Oui.

- Et je me suis aperçu que je surprenais cette étrange conversation... ce n'était pas en anglais et pas non plus en français... et peu à peu j'en suis arrivé à comprendre que ce n'était vraiment dans aucune langue, et pourtant c'était parfaitement compréhensible pour moi. Je posai mon journal et commençai à me concentrer. Cela se poursuivit longtemps. C'était une sorte de discussion. Et tout d'un coup je ne savais pas si les voix étaient ou non audibles au sens conventionnel du terme. Je n'étais plus sûr que personne d'autre fût vraiment capable d'entendre cela! Je levai les yeux et me retournai lentement.
Et ils étaient là... deux êtres, assis à la table en train de se parler et, l'espace d'un instant, cela me parut tout à fait normal: deux hommes en grande conversation. Je repris mon journal et cette impression de flotter m'envahit de nouveau. Il me fallait m'ancrer à quelque chose, fixer un moment mon regard sur le journal, puis sur le dessus de la table et faire cesser cette sensation de flotter. La rumeur du café me revint comme tout un orchestre. Et je compris que je venais de tourner la tête et de regarder deux individus qui n'étaient pas des êtres humains.
Je me retournai de nouveau, me forçant à bien regarder, à prendre conscience des choses, à être aux aguets. Et voilà que je les retrouvais là, et, si pénible que ce fût, ils étaient des illusions. Car ils n'avaient tout simplement pas la même substance que tout le reste. Savez-vous ce que je suis en train de vous dire? Je peux vous démontrer cela en pièces détachées: ils n'étaient pas baignés dans la même lumière, par exemple, ils existaient dans un domaine où la lumière provenait d'une autre source.

- Comme chez Rembrandt.

- Oui, un peu comme cela. Leurs vêtements et leurs visages étaient plus lisses que chez les êtres humains. Bref, cette vision avait une texture différente et cette texture était uniforme dans tous ses détails.

- Vous ont-ils vu?

- Non. Je veux dire, ils ne m'ont pas regardé. Ils n'ont donné aucun signe de reconnaître ma présence. Ils se regardaient, ils ont commencé à parler et j'ai aussitôt repris le fil. C'était Dieu qui s'adressait au diable et qui lui disait qu'il devait continuer son travail. Et le diable n'en avait pas envie. Il expliquait que ça avait assez duré. La même chose s'était produite pour tous les autres. Dieu disait qu'Il comprenait, mais que le diable devrait savoir combien il était important, qu'il ne pouvait absolument pas se soustraire à ses obligations, que ce n'était pas aussi simple, que Dieu avait besoin de lui et avait besoin qu'il fût fort. Et tout cela sur un ton très aimable.

- De quoi avaient-ils l'air?

- C'est le pire de tout. Je n'en sais rien. Sur le moment je vis deux formes vagues, imposantes, résolument masculines, ou empruntant une forme masculine dirons-nous, plutôt agréables à regarder, rien de monstrueux, rien de vraiment extraordinaire. Je ne me rendais pas compte de l'absence de tout signe particulier: vous savez, couleur des cheveux, traits du visage, ce genre de choses. Les deux personnages avaient l'air tout à fait complets. Mais quand j'essayais par la suite de reconstituer l'évènement, je n'arrivais à me rappeler aucun détail! Je ne pense pas que l'illusion était aussi complète. Je pense qu'elle me satisfaisait mais que cette impression de plénitude venait d'autre chose.

- De quoi?

- Du contenu, évidemment, de la signification.

- Ils ne vous ont jamais vu, ils n'ont jamais sur que vous étiez là.

- Mon cher garçon, ils devaient bien savoir que j'étais là. Ils le savaient certainement. Ils avaient dû faire ça pour moi! Comment sinon aurais-je pu voir cet épisode?

- Je ne sais pas, David. Peut-être que ce n'était pas délibéré de leur part. Peut-être certaines personnes peuvent voir et que certaines autres ne peuvent pas. C'était peut-être une petite déchirure dans l'autre texture, la texture de tout le reste du café.

- Ce pourrait être vrai. Mais je crains que ça n'ait pas été le cas. Je crains que j'étais destiné à le voir et que c'était destiné à avoir sur moi un certain effet. C'est là l'horreur de la chose, Lestat. Cela n'a pas eu un très grand effet sur moi.

- Vous n'avez pas changé votre vie à cause de cela.

- Oh, non, pas du tout. Figurez-vous que deux jours plus tard je doutais même d'avoir vu la chose. Et, à chaque fois que je le racontais à une autre personne, à chaque petite confrontation verbale - " David, vous êtes devenu dingue " - cela devenait de plus en plus incertain et vague. Non, je n'ai jamais rien fait à ce propos.

- Qu'y avait-il à faire? Qu'est-ce qu'on peut faire d'autre à cause d'une révélation que mener une bonne vie? David, vous avez sûrement parlé de la vision à vos frères de Talamasca.

- Oui, oui, je leur en ai parlé. Mais c'était beaucoup plus tard, après le Brésil, quand j'ai classé tous mes mémoires, comme doit le faire un bon membre de la communauté. Je leur ai raconté toute l'histoire, telle qu'elle s'est passée, bien sûr.

- Et qu'ont-ils dit?

- Lestat, le Talamasca ne dit jamais grand chose, il faut s'y faire. " Nous observons et nous somme toujours là. " A dire vrai, ce n'était pas une vision qui avait beaucoup de succès auprès des autres membres. Parlez des esprits au Brézil et vous avez un public. Mais le Dieu chrétien et son diable? Non, je crains que le Talamasca ne soit quelque peu sujet à des préjugés, voire à des engouements, comme toute autre institution. Je ne me souviens pas de grand-chose d'autre. C'est vrai que, quand on parle à des messieurs qui ont vus des loups-garous, qui ont été séduits par des vampires, qui ont combattu des sorcières et parlé à des fantôme, ma foi, à quoi peut-on s'attendre?

- Mais Dieu et le diable, dis-je en riant. David, c'est un grand moment. Peut-être que les autres membres vous enviaient plus que vous ne vous ne vous êtes rendus compte.

- Non, ils n'ont pas pris ça au sérieux, dit-il reconnaissant mon humour avec un petit rire. Pour être tout à fait franc, je suis étonné que vous ayez pris ça au sérieux. "
Il se leva soudain, tout excité, et traversa la pièce jusqu'à la fenêtre, écartant d'une main la draperie. Il resta là à essayer de distinguer quelque chose dans la nuit pleine de neige.

" David, qu'est-ce que ces apparitions auraient pu vouloir faire?

- Je n'en sais rien, dit-il d'un ton amer et découragé. C'est bien mon problème. J'ai soixante-quatorze ans et je ne sais pas. Je mourrai sans savoir. Et s'il n'y a pas d'illumination, ainsi soit-il. En soi, c'est une réponse, que je sois suffisamment conscient ou on pour m'en rendre compte.

- Revenez vous asseoir, si vous voulez bien. J'aime bien voir votre visage quand vous parlez. "
Il obéit, presque machinalement, revint s'asseoir et reprit son verre vide, son regard errant sur le feu dans la cheminée.

" Qu'en pensez-vous, Lestat, vraiment? En votre for intérieur? Existe-t-il un Dieu ou un diable? Je veux dire: sincèrement, qu'est-ce que vous croyez? "
Je réfléchis un long moment avant de répondre. Puis:

" Je pense vraiment que Dieu existe. Je n'aime pas l'avouer. Mais c'est vrai. Et sans doute une forme de diable existe-t-elle aussi, je le reconnais: ça fait partie des pièces manquantes dont nous parlions tout à l'heure. Et vous auriez fort bien pu voir l'Être Suprême et son Adversaire dans ce café de Paris. Mais ça fait partie de leur jeu exaspérant: nous ne pouvons jamais en être certains. Vous voulez une explication vraisemblable à leur comportement? Pourquoi vous ont-ils laissé avoir ce petit aperçu? Ils vouliez que vous vous lanciez dans je ne sais quelle réaction religieuse! Ils jouent ce jeu-là avec nous. Ils nous lancent des visions, des miracles, des bouts et des fragments de révélation divine. Et nous nous en allons pleins de zèle fonder une église. Ca fait partie de leur jeu, de leur discours sans fin. Vous savez? Je crois que l'idée que vous vous faites d'eux - d'un Dieu imparfait et d'un diable avide d'apprendre - est tout aussi valable que n'importe quelle autre interprétation. Je crois que vous avez mis dans le mille. "

Il me dévisageait d'un regard intense, mais ne répondit rien.

- Non, continuai-je. Nous ne sommes pas destinés à connaître les réponses. Nous ne sommes pas destinés à savoir si nos âmes passent d'un corps à un autre par la réincarnation. Ce n'est pas notre lot de savoir si Dieu a crée le monde. S'il est Allah, Yahvé, Shiva ou le Christ. Il sème des doutes comme Il sème des révélations. Nous sommes tous Ses fous. "

Il ne répondait toujours pas.

" Quittez le Talamasca, David, dis-je. Allez au brésil avant d'être trop vieux. Retournez en Inde. Voyez des endroits que vous avez envie de revisiter.

- Oui, murmura-t-il, je pense que je devrais faire ça. Et ils s'occuperont sans doute de tout pour moi. Les anciens sont déjà réunis pour discuter du problème de David et de ses récentes absences de la maison-mère. Ils me mettront à la retraite avec une belle pension, évidemment.

- Savent-ils que vous m'avez vu?

- Oh! mais oui. Ca fait partie du problème. Les anciens ont interdit tout contact. C'est très amusant, vraiment, puisqu'ils ont si désespérément envie de vous voir eux-même. Ils savent bien sûr quand vous venez à la maison-mère.

- Je sais bien, dis-je. Qu'entendez-vous par: ils ont interdit tout contact?

- Oh! rien que cette mise en garde habituelle, dit-il, les yeux toujours fixés sur les bûches. Tout cela, en fait, est très médiéval et fondé sur une vieille directive: " Vous ne devez pas encourager cette créature ni engager la conversation avec elle ni la poursuivre; si elle persiste à vous rendre visite, vous devez faire de votre mieux pour l'entraîner dans un endroit où il y a de la foule. Il est bien connu que ces créatures répugnent à attaquer quand elles sont entourées de mortels. Et jamais, jamais vous ne devez tenter d'apprendre des secrets de cet être, ni croire un seul instant qu'une émotion qu'il manifeste puisse être sincère, car ces créatures ont un remarquable don de dissimulation et on les a vues, pour des raisons impossibles à analyser, pousser des mortels à la folie. C'est arrivé aux enquêteurs les plus subtils aussi bien qu'à de malheureux innocents avec lesquels les vampires sont entrés en contact. Vous devez signaler sans délai chaque occasion où il vous arrive d'en apercevoir un. "

- Vous savez vraiment cela par cœur?

- C'est moi qui ai écrit cette directive, dit-il avec un petit sourire. Au long des années, je l'ai récitée à bien d'autres membres.

- Ils savent que je suis ici en ce moment?

- Non, bien sûr que non. Voilà longtemps que j'ai cessé de leur rapporter nos rencontres. " Il se replongea dans ses pensées et reprit: " Cherchez-vous Dieu?

- Certainement pas, répondais-je. je ne peux pas imaginer une plus grande perte de temps, même si on a des siècles à perdre. J'en ai fini avec toutes ces quêtes. Je regarde le monde autour de moi en cherchant des vérités, des vérités enracinées dans le physique et dans l'esthétique, des vérités que je puis pleinement étreindre. Je m'intéresse à votre vision car vous l'avez eue, que vous me l'avez racontée, et que je vous aime. Mais c'est tout.

Il se rassit, le regard de nouveau perdu dans les ténèbres de la pièce.

" Peu importe, David, le moment venu, vous mourrez. Et sans doute moi aussi.

Son sourire retrouva quelque chaleur, comme s'il ne pouvait accepter cette idée que comme une sorte de plaisanterie. Il y eut un long silence, durant lequel il se versa encore un peu de whisky et le but plus lentement que tout à l'heure. Il n'était même pas gris. Je compris que c'était ce qu'il avait prévu. Quand j'étais mortel, je buvais toujours pour m'enivrer. Mais il est vrai que j'étais très jeune et très pauvre, château ou pas château, et que presque tout ce que je buvais était de mauvaise qualité.

" Vous cherchez Dieu, dit-il avec un petit hochement de tête.

- Allons donc. Vous êtes trop imbu de votre propre autorité. Vous savez pertinemment que je ne suis pas le garçon que vous voyez ici.

- Ah, vous avez raison, il faut que je me souvienne de cela. Mais vous ne pourriez jamais supporter le mal. Si vous avez dit la vérité la moitié du temps dans vos livres, il est évident que, dès le début, le mal vous a fait horreur. Vous donneriez n'importe quoi pour découvrir ce que Dieu veut de vous et pour faire ce qu'Il veut.

- Voila que vous radotez déjà. Faites votre testament.

- Oooh, vous êtes cruel ", dit-il avec son sourire radieux. J'allais ajouter quelque chose quand mon attention fut distraite. Quelque chose me tirait au fond de ma conscience. Des bruits. Une voiture passant très lentement sur l'étroite route traversant le village au loin dans une tempête de neige. Je cherchais à scruter, sans y parvenir, ne percevant que la neige qui tombait et progressait tant bien que mal. Quel pauvre et triste mortel pour rouler dans la campagne à cette heure: il était quatre heures du matin.

" Il est très tard, dis-je. Il faut que je parte. je ne veux pas passer une nuit de plus ici, bien que vous ayez été fort aimable. Ce n'est pas par crainte qu'on vienne à l'apprendre. Je préfère, simplement...

- Je comprends. Quand vous reverrai-je?

- Plus tôt que vous ne le pensez, déclarai-je. Dites-moi, David. L'autre nuit, quand je suis parti d'ici, bien décidé à me faire griller dans le désert de Gobi, pourquoi avez-vous dit que j'étais votre seul ami?

- Mais vous l'êtes. "

Nous restâmes un moment silencieux.

" Vous êtes mon seul ami aussi, David, dis-je. "